Le Collegiate Shag est une danse de couple de l’ère jazz, née dans les années 1920-1930 aux États-Unis, principalement dans la communauté afro-américaine des Carolines, avant de se diffuser au niveau national dans les années 1930. Intrinsèquement liée aux valeurs artistiques noires américaines (rythme syncopé, improvisation, expression corporelle, breakaways (séparations des partenaires), complexité rythmique), elle incarne l’« ADN » de la culture jazz même si elle fut majoritairement pratiquée par une jeunesse blanche.
Origines du Collegiate Shag : le rôle du Big Apple
Les origines du Collegiate Shag font encore débat parmi les historien·nes. Certain·es le rattachent à des pas de vaudeville d’origine noire, tandis que d’autres le voient évoluer d’une danse appelée « Shag » dans les Carolines, créée par des adolescents blancs mais imprégnée de formes de mouvement afro-américaines, influencées par la culture sudiste.
Souvent associé au « Flea Hop » (saut de puce), il aurait précédé le Lindy Hop, avec des traces dès les années 1920, et serait né d’une « dynamisation » du fox-trot par des étudiant·es qui lui auraient ajouté des kicks, des twists et de l’énergie.
Le Collegiate Shag semble toutefois lié à l’essor du Big Apple, danse qui envahit les États-Unis en 1937. Cette danse serait né au Big Apple Club de Columbia (Caroline du Sud), une ancienne synagogue convertie en club noir dès 1936, où des jeunes développent des figures innovantes sous l’œil de propriétaires comme « Fat » Sam Boyd et « Big » Elliot Wright.
La structure de groupe du Shag (parfois en cercle) hérite des set-callers, tradition qui remonterait au XVIIIe siècle sur les plantations. Un set-caller (ou simplement caller) est un·e meneur·e de danse qui annonce oralement et rythmiquement les figures et les mouvements d’une danse de groupe, comme les sets carrés (quadrilles ou square dances), pour guider les danseur·ses en temps réel et assurer la synchronisation avec la musique.
Dans les années 1930 et 1940, Bernie Sager et Arthur Murray jouent un rôle important dans la codification et la simplification du Shag pour le rendre commercialisable dans les studios de danse et de cinéma du Nord.
De son côté, Sager le présente en 1937 comme « le tout dernier pas de fox-trot de salon » et restylise le Flea Hop vers 1939-1940. Tandis que Murray, spécialiste de l’enseignement de la danse à distance, trouve un moyen de segmenter cette danse en mesures et en séquences facilement assimilables pour un public de classe moyenne blanche.
Et du fait des mécanismes liées à la ségrégation et aux logiques de pouvoir en place, sans oublier l’absence d’archives pour rappeler les racines afro-américaines du Shag, ces racines vont petit à petit être effacées pour faire du Shag une danse majoritairement issue des jeunes étudiant·es des Colleges (d’où Collegiate Shag).
Le Collegiate Shag au Harvest Moon Ball (1936-1940)
Introduit en 1936 au célèbre concours Harvest Moon Ball par Harriet Pierce et Harold Oberman, le Shag devient une division officielle en 1937 grâce à une popularité foudroyante : les inscriptions doublent même celles de la valse.
En 1938, le comité du Harvest Moon Ball décide d’effectuer une distinction entre un Shag « propre » (fluide, sans séparation, style danse de salon) d’un Shag influencé par le Big Apple, jugé acrobatique, « vulgaire » ou « suggestif » avec ses breakaways et mouvements corporels trop libres (bref, un Shag influencé par les créations et innovations des danseur·ses noir·es). Ce dernier style est alors redirigé vers la division Lindy Hop pour préserver un Shag conforme aux standards des salons blancs.
La division Shag disparaît du concours en 1940 : les organisateurs estiment que le Shag et que le Lindy Hop sont une pratique identique dans l’exécution et l’esprit, et décident de les fusionner. Le terme Jitterbug, utilisé par le public blanc comme fourre-tout incluant Shag, Lindy Hop et Charleston, accentue encore davantage cette confusion.
Évolution du Shag vers d’autres styles de danse
Après la Seconde Guerre mondiale, la popularité des danses swing, dont le Shag, a décliné sous l’effet conjugué des taxes fédérales sur les dancings, de l’interdiction des enregistrements et de l’émergence du jazz bop, jugé moins propice à la danse. Toutefois, la pratique a survécu en se transformant :
- Dans le Sud, il a évolué vers le Carolina Shag (ou Southern Shag), pratiqué sur de la « beach music » (un mélange de rhythm and blues lent). Cette version se danse avec le torse droit et détendu et une improvisation concentrée sur les pieds et les chevilles.
- Alors que les grands ballrooms fermaient, les studios de danse animés par des professeur·es blanc·hes ont continué à enseigner à un public majoritairement blanc des versions simplifiées et souvent dénaturées de ces danses, vidées de leur essence afro-américaine et de leur spontanéité.
- Au cours des années 1940 / 1950, avec le soutien d’Arthur Murray, des personnalités comme Laure Haile et Skippy Blair se donnent pour mission d’observer et de codifier des pratiques du Shag existantes en Californie. Ce qui donnera naissance au Western Swing, puis au West Coast Swing.
La fin des années 1970 et le début des années 1980 marquent le début du « Swing Revival » (en tout cas pour la classe dominante blanche, car les danses swing ont été pratiquées sans interruption par différentes communautés noires américaines). Des passionné·es, aux États-Unis d’abord puis en Europe, commencent à rechercher les survivant·es pour réapprendre les formes originales du Collegiate Shag des années 1930.
Les personnalités du Collegiate Shag
La partie suivante est sûrement très incomplète, mais elle comprend quelques noms importants que l’on croise régulièrement dans les sources de référence :
- Bernie Sager : considéré dans les années 1930 comme l’expert n°1 du Collegiate Shag et du Lindy Hop aux États-Unis.
- Arthur Murray : célèbre entrepreneur de la danse de salon, moteur de la diffusion commerciale du Shag.
- Harriet Pierce et Harold Oberman : en 1936, faute de catégorie dédiée, ils présentent une démonstration de Shag au sein de la division Lindy Hop du Harvest Moon Ball, forçant ainsi la reconnaissance de ce style par les organisateurs.
- Ruth Scheim et John Englert : ils entrent dans l’histoire en devenant les tout premiers vainqueurs officiels de la division « Collegiate Shag » du HMB lors de sa création en 1937.
- Grayce Murray et Nick Hass : champions de la division Shag du HMB en 1938.
- Helen Kober et Charles F. King : finalistes en 1938, ils sont restés dans les mémoires pour leur style particulièrement énergique et athlétique.
- Connie Wydell : originaire de Caroline du Nord, il importe son style de Shag spécifique en Californie vers 1938. Sa performance dans le célèbre « Venice Beach Clip » (probablement avec sa partenaire Barbara Plum) a marqué les danseurs locaux par sa fluidité et son dynamisme.
- Ray Hirsch et Patti Lacey : ce couple est célèbre pour avoir intégré des pas de Collegiate Shag au sein de chorégraphies de Lindy Hop dans plusieurs productions cinématographiques de l’époque.
- Fred et Betty Christopherson : actifs sur la côte Ouest, ils étaient connus pour leur utilisation expressive du haut du corps (torse et bras), apportant une esthétique particulière à la danse.
- Ernstid Davidson et Herman Harrison : danseurs afro-américains lauréats de la première place de la division « Negro » lors de l’International Jitterbug Convention à Los Angeles en 1939, preuve que le Shag était une composante essentielle de la culture swing afro-américaine bien au-delà des universités blanches.
Le Collegiate Shag aujourd’hui
Aujourd’hui, la scène Shag est en développement constant, notamment du fait de l’intérêt croissant pour les danses swing.
On peut aussi se réjouir que ce développement s’accompagne d’une volonté croissante chez de nombreux·ses enseignant·es (du moins dans les festivals, mais aussi de plus en plus dans les cours) d’aller au-delà du simple apprentissage de pas.
Cela se traduit par exemple par la transmission d’informations historiques et culturelles pour aider les danseur·ses à mieux comprendre les origines afro-américaines des danses swing, dont le Collegiate Shag.
En parallèle, on peut noter dans une partie de la scène swing une remise en cause des codes sexistes persistants dans la danse sociale (comme les rôles lead / follow rigides, deux hommes ou deux femmes qui dansent ensemble, la prise en compte des problématiques de type harcèlement et violences au sein des scènes…), pour que cet espace évolue avec son temps, sans renier ses racines.